Les Marchés de Films sont de retour… Mais est-ce que les clients viendront ?

Les Marchés de Films sont de retour… Mais est-ce que les clients viendront ?

Par , retrouvez l’article original sur CelluloidJunkie 

Il y a huit mois, Celluloid Junkie se penchait sur l’impact qu’aurait l’absence de marchés professionnels sur l’industrie cinématographique. Nous prédisions à ce moment-là que l’industrie devrait se passer des marchés internationaux du film pendant dix-huit mois et il s’est avéré (comme tout ce que concerne le COVID-19) que nous étions légèrement optimistes. Maintenant que la fin du COVID s’approche grâce à la campagne de vaccination, il est désormais possible de se projeter au-delà de la réouverture des salles et nous tourner vers certaines « affaires courantes » de l’industrie. Naturellement, les marchés du film en font partie et beaucoup commencent à remplir nos agendas. Mais dans quelle mesure sera-t-il possible que les exposants – surtout les vendeurs – assistent à tous ?

Lorsque CinemaCon ouvrira ses portes au Caesar’s Palace la dernière semaine d’août, vingt-deux mois se seront écoulés depuis le ShowEast 2019 à Miami en octobre 2019. Vous savez ce qu’on dit, on attend un marché pendant vingt-deux mois et plusieurs arrivent en même temps. Et quand je dis plusieurs, je veux dire pas moins de neuf en l’espace de seize semaines.

Ça pourrait être un beau tour du monde : après CinemaCon, Kino Expo démarre à Saint Pétersbourg en Russie du 14 au 17 septembre, juste avant le congrès de la Fédération Nationale des Cinémas Français (FNCF) à Deauville qui se déroulera en France du 20 au 23 septembre. Vous pourrez rester en Europe pour CineEurope à Barcelone, qui est reporté du 4 au 7 octobre. L’Australian International Movie Convention se tiendra du 17 au 20 octobre tout de suite suivi du META Cinéma Forum à Dubaï, du 26 au 28 octobre. Ensuite, vous partirez à Miami pour ShowEast du 11 au 18 novembre puis vous continuerez directement vers le sud au Brésil pour ExpoCiné du 16 au 19 novembre avant de terminer la tournée à Singapour du 6 au 9 décembre pour CineAsia, qui tiendra sa première édition depuis deux ans.

La soirée d’ouverture du CinemaCon 2016 au Caesar’s Palace à Las Vegas.

Heureusement pour votre foie (comme une grande partie des affaires se font traditionnellement au bar), il sera physiquement impossible d’assister à tous ces marchés. Mais ça n’aide en aucune façon les organisateurs de ces évènements, et les exposants. Aux Etats-Unis, votre agenda sera soulagé par l’annulation de tous les marchés régionaux de NATO (seuls les marchés nationaux – Show Canada et CinemaCon – sont maintenus), soit à cause du COVID, soit parce qu’ils coïncident avec les grands marchés nationaux et internationaux prévus.

Pour l’instant, il est impossible de prédire quels types de restrictions de déplacements seront encore en place. Il faut être très motivé pour s’imposer deux semaines de quarantaine en amont et en aval d’un marché qui dure quatre jours, même si le Novotel Heathrow a l’air sympa.

Mais il existe une question encore plus importante que la logistique des voyages. Après une année d’hibernation pour l’industrie du cinéma, il n’est pas évident qu’elle soit déjà en mesure d’assumer le côté « affaires courantes » des marchés. Le coût d’entrée aux marchés est considérable. Selon votre proximité  (les vols long-courrier ajoutent encore aux frais), vous serez amené à dépenser plusieurs milliers de dollars pour chaque personne une fois l’accréditation, le voyage, l’hôtel et les frais pris en compte. En cette année où chaque secteur – sans exception – de notre industrie a vu ses revenus baisser, le fait d’assister à plusieurs – ou même un seul – marchés requiert des fonds dont les professionnels ne disposent pas. Même si cela était le cas, ce n’est certainement pas l’image qu’ils voudraient donner alors qu’ils ont dû se séparer de leurs effectifs (même s’il faut noter qu’aux Etats-Unis, grâce aux fonds d’Aide pour les Exploitations Fermées, certains exploitants américains utilisent une sortie au CinemaCon comme carotte/bonus pour les personnels réengagés).

Mark Collins, directeur mondial Harman Professional Solutions, explique que pour les entreprises mondiales, les affaires sont deux fois plus dures parce qu’elles doivent tenir compte aussi bien des marchés nationaux que internationaux.

« J’ai beaucoup de mal à convaincre les gens de me permettre d’avancer sur les projets qui étaient mis en place pour l’année dernière », dit-il. « On est très inquiet à l’idée de dépenser beaucoup d’argent sur CinemaCon et peu pour CineEurope et CineAsia », explique Collins.

Pour le moment, personne ne prétend que ça ne vaudrait pas le coup – loin de là. Notre industrie se nourrit de l’inter-connectivité et de la collaboration en face à face. Les produits auront enfin l’occasion d’être présentés et le réseautage sera l’une des raisons-clé pour beaucoup de sociétés d’y envoyer une équipe. 

« Par le passé, c’était le déplacement parfait », poursuit Collins, « Au lieu de dépenser beaucoup d’argent dans des voyages pour voir beaucoup de clients séparément, ils se trouvaient tous au même endroit et toutes les réunions s’y tenaient. »

Cependant, il y a des chances que beaucoup de sociétés envoient moins de représentants pour des raisons financières et afin de s’assurer qu’il reste quelqu’un au siège pour s’occuper des affaires suite à une année d’inactivité. Est-ce qu’on sera face à une situation où certaines sociétés enverront une première équipe à un marché et une seconde à l’autre ? Il est probable que les vendeurs veuillent rencontrer les décisionnaires. Collins lui-même sera là pour tous les évènements mais Harman n’enverra peut-être pas une délégation importante. « Il est possible que je ferai des réunions tout seul dans les couloirs de l’hôtel », dit-il en riant jaune. Par contre, il y a peut-être une solution à l’horizon pour les vendeurs. « On pourrait voir les fabricants s’associer pour partager un stand et des espaces de démonstrations », estime-t-il, ce qui réduirait les coûts et ouvrirait davantage d’opportunités d’assister à des marchés.  En interrogeant Tim Potter au sujet des projets de voyage de CinemaNext, j’ai appris que les marchés « sont encore des rendez-vous précieux dans l’agenda de l’industrie » ; il est donc certain qu’on verra CinemaNext – un leader parmi les intégrateurs de salles – au moins à quelques-uns des marchés, malgré le fait que plusieurs exposants aient informé Potter qu’ils ne paieront pas pour y aller. « Ils trouvent que ce serait déplacé de débourser pour les vols, les frais d’hôtel et les dîners coûteux cette année. »

Potter prévoit que d’ici l’automne, les cinémas seront ouverts à travers le monde avec des restrictions sociales minimales et ses clients exposants seront donc très occupés… tout comme CinemaNext. La mauvaise nouvelle – à laquelle nous faisions allusion plus tôt – « combiner les priorités professionnelles à domicile avec des déplacements vers tous les marchés sera un casse-tête pour tout le monde ». Il est parfaitement imaginable que le conflit d’agenda entre CineEurope et la sortie très attendue du James Bond sur beaucoup de marchés aura autant d’impact que les questions financières. « De l’autre côté », poursuit Potter, «  c’est une belle opportunité aussi ; nous devons réfléchir à l’avenir de l’exploitation et l’évolution post-pandémie du secteur – on ne peut le faire qu’en partageant et en collaborant dans la créativité et l’innovation – les marchés sont le support idéal pour tout ça. »

Nous sommes au tout début de la reprise post-pandémie et Matthew Baizer, directeur d’exploitation de la chaîne Flix Brewhouse au Texas, croit que c’est le moment pour l’industrie de se rassembler. « Les marchés – avec quelques petits ajustements pour permettre un dialogue interactif  – sont l’endroit idéal pour lancer une discussion constructive entre exploitants et distributeurs », annonce Baizer. « Jusqu’ici, seuls les grands exploitants ont été en pourparlers avec les studios et les exploitants moins importants n’avaient qu’à leur emboîter le pas. Puisque tout change, pourquoi les studios ne changeraient pas cette mentalité aussi pour avoir des discussions franches avec tous les exploitants ? » Il n’a pas tort. Il y a, ici, une réelle opportunité d’aborder les conversations délicates au sujet de notre secteur, qui ont été révélées par COVID, et comment faire avancer l’industrie du cinéma. En fait, on aurait l’impression d’avoir manqué le coche si on ne le faisait pas. Collins est d’accord, « Il faut peut-être moins de ‘mise en scène’ de la part des studios et davantage de conversations franches entre les vendeurs, les exploitants et les créateurs de contenus afin de trouver un meilleur modèle qui fonctionne pour l’avenir, et aider les exploitants de se faire une nouvelle place ». 

Pour parler sans ambages, depuis le dernier marché, les films qui ne devaient pas sortir sur le petit écran n’ont fait que ça. On ne peut pas faire comme si les douze derniers mois n’avaient pas existé et nous devons travailler ensemble pour trouver la voie qui convient à toutes les parties. Moins de ‘mise en scène’ chez les studios pourrait rendre la semaine moins attrayante ou intéressante pour les représentants qui y vont uniquement pour cette raison, mais il faut aussi tenir compte des autres aspects aussi. Même si tout le monde voudrait reprendre comme avant, les choses ont évolué de manière définitive. On ne peut pas les ignorer. En fait, Baizer voudrait même confronter les grandes questions. « Quel meilleur moyen d’encourager la participation aux marchés que de développer un format pour faire le boulot qu’il faut pour que les exploitants et les distributeurs puissent avancer ensemble, en partenariat, de manière équitable ? » suggère-t-il, avant de fournir quelques éléments concrets de discussion. « Si nous devons faire affaires, il faut un cadre qui comprend une exclusivité limitée pour les exploitants, des prises plus courtes pour les studios, davantage de films en grande distribution, des règles sensées sur les projections consécutives qui n’exigent pas qu’on projette un film classé G à 22h30 et enfin, un arrangement financier sensé. Tous ces éléments sont de bons points de départ pour des discussions et il n’y a pas de meilleur endroit qu’un marché pour en parler. Évidemment, quel que soit le chemin que les exploitants prendront, les vendeurs suivront. »

L’année dernière était infernale pour les organisateurs des marchés, tout comme pour les exploitants, les vendeurs et les distributeurs. Aucun aspect de l’écosystème cinématographique ne s’en tire sans dommages et il y a une vraie pression pour faire en sorte que les marchés soient enfin une réussite. Tout le monde pense qu’il y aura une jauge maximum dans la salle principale, ce qui veut dire qu’il y aura moins d’accrédités (et moins de frais d’accréditation). Les studios et les distributeurs présenteront leurs contenus à l’écran à moins de spectateurs. Même si une des sociétés interrogées m’informe que les créneaux de projections seront au même prix que d’habitude.

Le problème pourrait donc devenir cyclique. Sans l’inscription des distributeurs, moins de représentants se déplaceront. S’il y a moins de représentants, les studios pourraient décider de ne pas présenter leurs produits (on a déjà vu Sony faire faux bond sur des présentations depuis quelques années). Néanmoins, celle-ci pourrait être l’année où tout le monde se rapproche dans l’intérêt commun et montre son soutien de toutes les manières possibles, l’avenir le dira.

Les défis auxquels font face les marchés cette année sont réels, mais nous avons également quelque chose qui joue en notre faveur. Après être restée fermée plus longtemps que n’importe qui aurait imaginé, notre industrie en ressort meurtrie mais pas brisée. Des choses ont changé et d’autres doivent l’être encore. Heureusement, nous avons l’occasion et la volonté de le faire collectivement. Personne ne s’est couché sans se battre (et heureusement, très peu sont restés sur le carreau). Il semblerait qu’il y ait consensus sur le fait que nous devons commencer avec les marchés, même si les conditions risquent de ne pas être optimales en 2021. Il existe, cependant, une volonté de soutien dans presque tout le secteur. « Nous ne voulons plus voir d’évènements sur Zoom, » explique Collins. « L’intention est bonne mais ça ne fonctionne pas vraiment ».

De plus en plus de personnes se rendent compte qu’il faut réinvestir dans le secteur : de l’innovation et des ressources. L’expérience cinéma a survécu contre toute attente et il est de notre devoir de le protéger pendant cent ans encore, au moins. Ça nécessitera une prise de risques et de travailler ensemble et vers la fin de cette année, on nous offre cette opportunité. Veillons à l’utiliser avec sagesse.