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Juin

Interactivité : commerce ou création


La recherche scientifique est magnifique. Elle nous permet de découvrir et comprendre, d’imaginer aussi : un futur moins douloureux, une meilleure santé, un allègement de certaines contraintes. Mais comme dans les domaines sociaux ou politiques, la recherche scientifique souffre peut-être d’un même mal : l’être humain. D’aucuns disent que si l’être humain était parfait, le communisme serait le paradis. Je me permets d’étendre ce point de vue à la science : si l’être humain était parfait, il n’y aurait pas à s’inquiéter de la recherche scientifique.

Malheureusement, nous savons tous ce qu’il en est au sujet de l’être humain. Donc je suis inquiet. Inquiet, car la recherche scientifique nous offre aujourd’hui les outils dont les pires dictateurs du passé n’osaient pas rêver. Attention, il ne s’agit pas de condamner la recherche, je suis pour, car elle est bénéfique, à beaucoup de points de vue. Ce que je souhaite signaler, ce sont les détournements que l’être humain peut ou veut en faire, notamment dans la manipulation des masses.

Deux exemples qui me sont arrivés sur les télescripteurs, comme on disait il n’y a pas si longtemps.

Des essais sont entrepris dans une salle de cinéma en Angleterre sur l’interaction du spectateur sur la narration. Un spectateur dans la salle serait équipé d’un casque pourvu de multiples capteurs, lesquels détectent les réactions de son cerveau, positives ou négatives, les interprète, et en déduit la suite du montage du film, et donc de la narration. Pour se faire, le réalisateur aura fabriqué plusieurs solutions possibles pour la scène suivante, et ainsi de suite pour les scènes suivantes. On avait déjà vu dans les années 80 au Canada une première tentative du genre, ou l’ensemble du public votait. Il y avait action volontaire, choix, puis majorité exprimée. Là, ce serait les réactions d’un cerveau, captées et interprétées sur des critères apparemment émotionnels, qui détermineraient la suite de la narration. Avantage certains, on va à plusieurs séances, et on ne voit jamais le même film. Cela fait toujours des entrées en plus, y a pas de petits bénéfices. Et le choix reste encadré par des scènes pré tournées sur imagination d’un réalisateur.

La question est : quelle est la justification artistique de faire croire au spectateur qu’il participe à la création ? Et donc qu’est-ce qu’une œuvre ? Plus généralement, on voit se développer autour des notions d’intelligence artificielle des propositions d’outils permettant de connaitre les goûts initiaux du consommateur (ici du spectateur) et donc de lui offrir ce qu’il aime ou préfère. Mais la création artistique n’est-elle pas aussi, et même plutôt, de surprendre, de dérouter, de créer, de choquer même, plutôt que de flatter un pré acquis culturel ?

L’expérience est intéressante, et ne doit surtout pas être rejetée a priori. Mais que préférons-nous : être flatter, à la fois en nous offrant éternellement ce que nous croyons aimer, et en nous faisant croire que nous participons à la création artistique ? Ou être interpellé, surpris, réactif, comme nous avons pu l’être à Cannes avec des films comme Capharnaüm, Ayka ou L’homme qui tua Don Quichotte ? Disons que tant que la flatterie ne tue pas la création, ça va, mais si la flatterie rapporte et contrôle, et que la création coûte et libère …

Second exemple : une sympathique entreprise française développe et propose une application informatique qui permettra à chaque spectateur, que ce soit pour un film ou un concert, de récupérer les éléments de mixage pour se faire son propre mixage. Encore faudra-t-il que ces éléments soient mis à disposition. Mais supposons. Ainsi, le spectateur pourrait mettre le dialogue plus fort, ou moins fort aux dépens de la cohésion sonore du mixage, ou mettre en avant le guitariste qu’il adore, aux dépens de la cohésion musicale du groupe. Qu’est-ce qu’une bande sonore d’un film? Qu’est-ce qu’une sonorisation d’un concert? C’est un travail de cohérence artistique, entre différentes sources sonores, des voix, des musiques, des bruitages, des effets, ce sont des choix faits par les artistes. Le non-respect de ces équilibres peut totalement changer la perception de l’œuvre, et donc son sens.

Ici, c’est l’individualisme que l’on proclame. Au nom de l’individualisme qui domine de plus en plus nos sociétés, c’est tout le travail artistique de création, de cohésion sonore, de rapport du son à l’image, qui est nié. La scène, ou la salle de cinéma, c’est un spectacle collectif, pas individuel.

Toute innovation technologique mérite d’être étudiée, analysée, testée, débattue. Il est une mode aujourd’hui de faire croire au spectateur qu’il peut être acteur de la création. Le marketing lobbyiste des technologies n’y est pas pour rien, je conçois tout à fait que chacun cherche à développer des marchés. Et il y a probablement un marché pour ce type de spectacle, respectons-le.  Mais une œuvre artistique n’est pas systématiquement faite pour plaire et flatter les goûts pré existants du spectateur. Prenons garde de conserver notre liberté de création, en n’étant pas des admirateurs béats, mais plutôt critiques (au sens constructifs du terme) de la recherche scientifique et des utilisations qu’en fait l’être humain.

Heureusement, le spectateur garde sa liberté d’aimer ou de ne pas aimer, d’adorer ou de haïr, et donc de rester ou de partir. Arrêtons la flatterie, aimons la confrontation.

Alain Besse

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