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Interview de Marco Graziaplena, directeur de la photographie – Mes frères et moi, Yohan Manca

De l’ombre à la lumière : entretien avec Marco Graziaplena, directeur de la photographie de Mes frères et moi.
Joli chronique initiatique, Mes frères et moi de Yohan Manca (en salles depuis le 5 janvier) a le charme des comédies douce amères des années 70/80. Un cachet renforcé par l’usage de la pellicule, véritable « anomalie » à l’ère du tout numérique. Son chef opérateur, Marco Graziaplena nous en dit plus.

Comment êtes-vous arrivé sur Mes frères et moi ?

Marco Graziaplena : J’ai été contacté par Yohan Manca, le réalisateur qui voulait tourner son premier long-métrage à Sète. Nous avions déjà travaillé ensemble sur son court-métrage Red Star.

Quelle a été votre réaction quand vous avez découvert le scénario du film ?

Je doutais dans la mesure où le film joue beaucoup sur des lieux communs ce qui peut se révéler délicat et difficile pour un premier long-métrage. Yohan voulait retrouver la tonalité douce-amère des comédies « à l’italienne », c’est-à-dire ce subtil mélange entre rires et larmes. Cela requiert un vrai travail d’équilibriste. Nous en avons beaucoup discuté en amont avec Yohan, et il est arrivé à très bien gérer les changements de rythme dans son film.

Combien de temps a duré le tournage ?

Nous avons tourné pendant sept semaines avec une pause car nous devions respecter le rythme scolaire des jeunes comédiens.

Avec quel matériel avez-vous tourné ?

Nous avons voulu nous éloigner du style « films de banlieue », un sous-genre en soi qui connait un réel engouement ces dernières années. C’est une des raisons qui nous ont poussés vers le 16mm. Je suis assez sûr que le 16mm ait un futur devant soi. Aujourd’hui même un téléphone peut tourner avec des débits importants, et la course derrière la quantité de pixels commence à montrer ses limites. La pellicule aura plein de choses à dire dans l’avenir, surtout dans le cinéma d’auteur.

Vous avez un souvenir de scène plus difficile à tourner qu’une autre ?

Il y avait beaucoup de scènes de chants. Dans le film, le personnage principal, Nour, apprend le chant lyrique et doit chanter en direct. Il fallait s’assurer d’une parfaite synchronisation entre l’image et le son, et avoir le meilleur son possible en prise directe pendant ces séquences. Malgré son jeune âge, l’acteur principal, Mael Rouin Berrandou, a su insuffler beaucoup d’émotions. Nous avons surtout rencontré des contraintes de temps notamment pour les scènes se déroulant à l’opéra de Montpellier puisque nous ne disposions que de deux jours pour tourner un plan séquence complexe. Je pense également à une scène de confrontation dans un appartement qui a été très intense à tourner.

On sent une dichotomie entre les scènes en extérieur qui sont très solaires et les scènes en intérieur qui sont beaucoup plus sombres…

Cela faisait partie de l’équilibre que nous tentions d’obtenir : osciller entre comédie et drame sans jamais verser dans l’excès d’un côté comme de l’autre. C’est pour cela que nous avons voulu signifier cette différence par la lumière.

Comment avez-vous tourné ? En lumière naturelle ?

Oui on a essayé de tirer profit le plus possible la lumière naturelle pour donner un côté naturaliste aux séquences en extérieurs. Nous voulions faire ressentir la chaleur du sud et la monotonie des jours d’été qui passent et se ressemblent. On a évidemment essayé de tourner le plus possible les extérieurs avec du soleil, même si en Septembre cela peut s’avérer difficile.

Et pour les scènes en intérieurs ?

L’appartement a été filmé de nuit. Nous avons opté pour une ambiance générale très sombre pour marquer le passage vers la mort du personnage de la mère. Yohan et moi nous sommes beaucoup inspirés par les couleurs des premiers films d’Iñárritu, Biutiful surtout, dont nous sommes tous les deux très fans. Les teintes « sales » et les contrejours cramés de certaines scènes sont inspirés des films comme Gomorra, c’est à dire d’un certain cinéma naturaliste italien contemporain. Pour l’appartement on a regardé beaucoup de films asiatiques, surtout Edward Yang et Hou Hsiao-Hsien. Ils ont souvent ces appartements plutôt petits où habite beaucoup de monde. Ils sont des maitres à filmer ce genre de décors.

Quelles ont été vos autres inspirations ?

Tout le cinéma italien des années 60-70 et plus particulièrement les comédies. Étant d’origine italienne, Yohan et moi entretenons un rapport viscéral à ce cinéma avec en tête de file Monica Vitti, Giancarlo Giannini et Nino Manfredi. Nous sommes fascinés par cette époque.

Comment s’est passé l’étalonnage ?

C’est la première fois que je tournais un long entièrement en pellicule. Le grain a d’abord suscité une certaine inquiétude parmi ceux qui regardaient les rushes. On a oublié le grain à cause du numérique, mais on s’y habitue très vite. Après plusieurs tests nous avons finalement décidé de ne pas dégrainer. Les images étaient chargées en couleurs, et on voulait une image un peu sale. En film tout va plus vite, il y a moins besoin de vignetter et chercher un look : le contraste est déjà là sans rien faire.

Propos recueillis par Ilan Ferry et retranscrits par Louise Blond.