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Critique Tasavor (Imagine), Ali Behrad – Semaine de la critique

La CST se met en deux pour vous parler de Tasavor (Imagine), exercice de style singulier présenté à la Semaine de la Critique et qui a conquis deux de nos membres : Gilles Gueillet et Gérard Kremer.

Nuit à Téhéran. Un chauffeur de taxi rêveur tombe amoureux d’une femme qu’il ne peut pas avoir, laissant place à une série de rencontres remplies de moments mystérieux et ludiques. La narration et le dispositif du film est simple. Un chauffeur de taxi rêve d’amour. Le premier plan du film est magnifique. Extérieur nuit sous la pluie: plan large, héroïne hitchcokienne habillée de rouge et de jaune jetant les cendres d’un défunt du haut d’une falaise. Le film est tourné entièrement de nuit dans une lumière urbaine élégante et une photo rappelant le cinéma de Jean-Jacques Beineix dans les années 80. Pour ce presque huis clos, Ali Behrad enchaîne de nombreux plans audacieux qui dynamisent l’espace confiné du taxi. Le son et les ambiances impeccablement mixées servent une belle immersion dans ce Téhéran nocturne et la poésie comme l’humour des dialogues nous attachent aux deux personnages principaux, excellents tous les deux. Ce premier film réussi nous dit aussi de la cinéphilie et des arts techniques que leurs présences indispensables sont au service de la réussite du projet tout autant que de notre plaisir de spectateur. Le film de Ali Behrad coche pas mal de belles cases. Merci à Ali Behrad et bonne route pour la suite.

Gilles Gueillet

Ce film raconte l’histoire d’un chauffeur de taxi qui tombe amoureux d’une femme, à qui, il n’ose pas avouer ses sentiments. Alors commence un jeu de séduction mêlant mystère et fantaisie. C’est un road-movie nocturne dans les rues de Téhéran, filmé avec brio par ce jeune cinéaste iranien, avec une structure narrative originale basée sur une succession de saynètes jouées par deux acteurs : l’un joue toujours le même personnage : le chauffeur, tandis que l’autre, la femme, incarne plusieurs personnages. Je note que le chauffeur de taxi est une figure qu’on retrouve souvent au cinéma, notamment chez Jim Jarmusch (Night on earth), et même chez Jafar Panahi (Taxi Teheran). Ali Behrad précise que « la nuit est le corridor des rêves et de l’imagination. On ne peut pas vraiment rêver le jour car nous sommes préoccupés par une myriade de problèmes et de soucis. La nuit, l’obscurité, l’ombre, le silence, la solitude sont des espaces idéaux pour l’imagination ou rien n’est clairement défini et où tout est possible… Il n’y a aucune limite pour ce voyage intime.

Origine du film
C’est le premier long-métrage de l’auteur. L’idée du film lui est venu, il y a quelques années, quand il était en couple. Au cours d’une discussion avec sa compagne, il lui a dit que sa relation telle qu’il l’imaginait dans son esprit, était plus fascinante que celle qu’il partageait dans la « vraie vie ». Le temps estompant la fascination, il lui. a dit en plaisantant : « même si on se séparait, mes souvenirs de cette relation resteraient tels qu’au début de celle-ci : absolue et éternelle ». Cette pensée est devenue obsessionnelle et j’ai décidé d’écrire un scénario à ce sujet pour mon premier film. Il est en compétition dans la semaine de la critique.

Rêves et imaginaire
L’auteur explique qu’il lui semble que les rêves sont l’exact opposé de la léthargie. Ils prennent racine dans notre conscience. Je crois que nous devons vivre des expériences nouvelles et incroyables dans nos rêves. Ma fascination pour ce monde imaginaire très fertile est à l’origine du film. Le monde réel est trop prévisible et répétitif. Son aspect unifié nous rassure certes, mais nous ennuie fortement. Dans ce film, j’ai essayé de faire le contraire. Les personnages n’ont pas de nom. Ils n’ont aucune connexion et sont totalement libres d’être qui ils veulent être et de nous emmener où ils veulent. L’amour sublime tout quand il s’agit de lâcher prise et d’aller ailleurs, dans des lieux plus surprenants, de préférence drôles, peut-être même sur une autre planète où les choses sont plus poétiques et joyeuses que la réalité sérieuse à laquelle on s’identifie facilement. L’impulsion provient souvent d’une relation saisissante. Je n’arrive pas à trouver ce que je cherche dans les relations banales de tous les jours. Je plonge dans mes pensées pour recréer de nouvelles relations. De même, mis à part les documentaires, pourquoi faire encore un film qui imite la réalité ? Ma fascination pour ce monde imaginaire très fertile est à l’origine du film. Le monde réel est trop prévisible et répétitif. Son aspect unifié nous rassure certes, mais nous ennuie fortement. Dans ce film, j’ai essayé de faire le contraire. Les personnages n’ont pas de nom. Ils n’ont aucune connexion et sont totalement libres d’être qui ils veulent être et de nous emmener où ils veulent. L’amour sublime tout quand il s’agit de lâcher prise et d’aller ailleurs, dans des lieux plus surprenants, de préférence drôles, peut-être même sur une autre planète où les choses sont plus poétiques et joyeuses que la réalité sérieuse à laquelle on s’identifie facilement. Le chauffeur rêve et imagine le reste. Son attitude est tellement libre que la succession de femmes montant dans son taxi devient une figure incarnant toutes les femmes avec leurs complexités et leur subtilité. Cette métamorphose explore les multitudes facettes des personnages pour atteindre l’essence féminine. Dans mon film, les personnages n’ont pas de nom, ils apparaissent et disparaissent comme par magie dans une ville devenue mystérieusement silencieuse, vide et illuminée, nous permettant ainsi de nous concentrer sur les dialogues entre la femme et l’homme et le cœur de leur conversation qui crée cette étrangeté. Il est important de montrer sans réellement expliquer afin que le spectateur puisse vivre une expérience intime d’où nait l‘émotion. C’est comme le burlesque et d’autres courants tel que le surréalisme, ces formes sont des joyaux précieux qui égayent, nous surprennent et nous font rire, afin qu’on ne se prenne pas trop au sérieux».

Maîtrise du cadrage
Au plan technique, le choix de filmer la nuit, dans un lieu unique : l’intérieur du taxi, crée un espace de dialogue et de liberté pour les protagonistes mais conduit à des difficultés techniques que le réalisateur à surmonter avec brio par des cadrages serrés, dans cet espace réduit sans créer trop de monotonie grâce la force des dialogues. Personnellement, cette histoire d’amour m’a fait penser à Claude Lelouch (film : Un homme et une femme), notamment la scène du pare-brise avec la pluie et tous les effets de lumière la nuit. Les plans sont serrés sans donner une impression de confinement, malgré l’absence de vues de l’extérieur. Bref, un beau film d’amour, comme je les aime !

 Gérard KREMER