Conservatoire des techniques cinématographiques – Rencontre avec Pierre-William Glenn

11
Oct

La Machine Cinéma

 

Il faut d’abord parler de l’amour de la mécanique, du travail manuel et de son inventivité (lire « Ce que sait la main, éloge de l’artisanat » de Richard Sennett, qui est un éloge de la culture matérielle) c’est à dire du travail technique, du « savoir-faire » que la société marchande place au-dessous du savoir en remplaçant la notion de « savoir-faire » par celle de « faire savoir »…

Je pense que mon métier est – et doit rester – du domaine de l’artisanat comme cœur, source et moteur d’une société où primeraient l’intérêt général et la coopération.

Le débat, s’il a lieu d’être ici sur l’évolution des techniques, est en fait celui de ce que la fabrication des choses concrètes nous révèle de nous-mêmes. Par chose concrète j’entends la fabrication des films et la pratique des caméras et de la Lumière.

Mon amour de la mécanique,(je remercie à ce sujet les responsables de cette rencontre pour la reproduction, en affiche, de l’événement, d’une publicité de 1937 représentant un motocycliste qui y est l’incarnation « des yeux et des oreilles du monde »…), mon rapport physique, sensuel aux objets mécaniques, au toucher des matières du bois, du fer, du cuir, a laissé gravé en moi une sensation aussi puissante qu’irremplaçable émanant de la manipulation de ces belles machines impeccables, cohérentes, logiques, qu’étaient – par exemple – le Super Parvo Color que j’ai pratiqué 2 ans dans les studios de l’IDHEC, ou le Caméflex que je savais démonter entièrement, remonter et loger dans un « Blimp » de 40 kg.

La « logique de la sensation » qui revient quand je retrouve les sentiments du tournage des bons films auxquels j’ai pu participer est liée à ces machines et la liste serait trop longue de mes jubilations d’avoir un PVAB sur l’épaule, d’équiper un Caméflex d’un iris pour éviter les fondus de laboratoire en contretype, de couper sa coupelle à trois objectifs pour y fixer, dans les années 60, bien avant leur commercialisation par Panavision, le support d’un seul objectif à grande ouverture photo NIKON sous la supervision d’Alain Derobe, le plaisir de la maniabilité de l’Aaton 16 mm puis de la 35 mm (accessoirisées avec les poignées bleues de Raymond Bureau) avec le bonus « A Minima » du même, génial, Jean-Pierre Beauviala qui anticipait, en mieux, les « petites caméras » d’aujourd’hui.

Après Richard Sennett, je dois vous demander de lire 2 livres de Matthews Crawford : « Eloge du carburateur ou essai sur le sens et la valeur du travail » et « CONTACT ou comment nous avons perdu contact avec le monde et comment le retrouver ».

Ces livres parlent de la manière dont nous avons perdu « contact » avec notre monde cinématographique à l’arrivée du numérique et comment le retrouver…

Le dernier ouvrage de Matthew Crawford, « philosophe-mécanicien » dont la pensée revisite, avec clairvoyance, les rapports entre l’esprit et la chair, la perception et l’action et montre que les processus mentaux et la virtuosité des cuisiniers, des joueurs de hockey sur la glace, des pilotes de course (des techniciens de cinéma ???) ou des facteurs, sont des écoles de sagesse et d’épanouissement.

Crawford plaide pour un nouvel engagement avec le réel qui prenne en compte le caractère inconnu de notre existence et nous réconcilie avec le monde actuel et sa prétendue liberté sans puissance d’agir, cet individualisme sans individus authentiques, que la virtualité actuelle – des dessins animés aux innovations terrifiantes des jeux vidéo – tente de nous imposer. Des outils, des machines faites par les artisans du cinéma pour notre univers cinématographique contre des boîtes en plastique enveloppant des ordinateurs qui chauffent, créés pour être obsolètes en 6 mois. Est-il besoin de préciser ici qu’une Mitchell BNC de 1937 peut parfaitement fonctionner en 2016 après 30 ans de bons et loyaux services et que Maurice Fellous présentait encore un Parvo COLOR en état de marche au micro Salon de l’AFC il y a 2 ans

Qu’on ne se trompe pas. Mon propos n’a rien du chant nostalgique pleurant les métiers d’antan et d’un mode de vie cinématographique qui a disparu avec la société numérique. Il est de ne pas laisser tomber le passé dans l’oubli, d’y trouver les références d’excellence du travail en soi et d’aller plus loin en respectant cette mémoire magique qui doit ré enchanter notre futur…numérique. Futur qui tienne compte de Descartes, de Locke, de Kant, de Heidegger, de James comme le fait Matthews Crawford de son atelier de réparations et de création de prototypes motos de Richmond. Comme le disait Caroline Champetier récemment (citée par Laurent en conclusion de son livre dont vous avez compris la lecture obligatoire après avoir vu sa magnifique exposition : « L’expérience cinéma est en danger » mais nous n’avons pas à baisser les bras. Keanu Reeves nous présentait il y a 3 ans Side by Side sur les avantages comparés de l’argentique et du numérique. Je dirai, en 2016 que l’avantage de l’argentique est évident, il conserve notre mémoire, génère des jeunes vocations (à La fémis entre autres), le tournage en 35mm est toujours très vivant aux USA, bien défendu par Quentin Tarentino, Paul Thomas Anderson, Christopher Nolan et Laslo Nemès… John Locke, une des références philosophiques de Matthew Crawford, expliquait il y a 3 siècles que « L’expérience est à l’origine de la connaissance » et qu’il n’y a pas de génération spontanée ni d’idées « innées » dans la pensée. La résistance au numérique est simplement une volonté de survivre dans le temps. J’ai commencé par une référence au temps qui vient d’un livre de JB Pontalis et dont je vous recommande aussi la lecture, j’y reviens en conclusion. Nous n’avons pas perdu le combat de la mémoire, notre mémoire du cinéma, et cette conférence en est le témoin.

 

Pierre-William GLENN, 7 octobre 2016 à la Cinémathèque française.