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Comment fabrique-t-on un film de super-héros ? Interview avec Douglas Attal et Nicolas Loir, réalisateur et chef opérateur de Comment je suis devenu super-héros

Pour son premier long-métrage, Douglas Attal s’est lancé un sacré défi : revisiter le film de super-héros, genre anglo-saxon par excellence, à la sauce française. Le résultat, Comment je suis devenu super-héros renoue avec la tradition des grands divertissements populaires. Le réalisateur et son chef opérateur, Nicolas Loir, nous expliquent comment ils ont réussi ce tour de force. 

Comment je suis devenu super-héros est un projet atypique, pouvez-vous revenir sur sa genèse ? 

Douglas Attal : C’est un projet qui a une assez longue genèse. Il y a une dizaine d’années, j’ai lu le roman de Gerald Bronner, Comment je suis devenu super-héros, et j’en suis tombé amoureux. J’aimais le ton un peu chronique qu’il adoptait, sa manière de « raconter » les super-héros de manière très intimiste, déstructurée. Cet univers à base de super-héros banalisés dans la société m’a beaucoup parlé. J’y retrouvais pas mal des thématiques que j’avais déjà abordées dans mes courts-métrages. Je n’avais pas forcément en tête de mettre en scène un film de super-héros pour mon premier long-métrage, surtout au regard de toutes les difficultés qu’on a rencontrées, mais le livre m’a paru être le support rêvé pour aborder ce genre bien spécifique en France. On a mis pas mal de temps à monter le projet : il fallait trouver le bon ton entre polar et film de super-héros, nous avons également complètement changé l’intrigue du roman. Le fait que nous explorions un genre totalement inédit en France a effrayé pas mal de financeurs potentiels, on a dû se battre, réaliser un teaser pour démontrer notre savoir-faire technique et l’ambition du projet. Il y a eu un premier essai : à cette époque, le film était plus ambitieux et coûtait plus cher, nous avions eu quelques accords de principe et puis moi je n’étais pas tout à fait à l’aise avec l’ampleur du film, le script que je ne trouvais pas totalement abouti, il a donc fallu réécrire le film pour aboutir à un résultat qui nous a permis de monter le film dans un deuxième temps avec Warner en tant que distributeur. 

En lisant le livre, vous aviez déjà des images en tête ? 

DA : Pas tellement en termes de mise en scène, il s’agissait plutôt d’éléments issus du livre qui m’ont persuadé de me lancer dans ce projet. C’est le cas de la relation entre Moreau (interprété par Pio Marmai/NDR), le personnage principal et Monté Carlo (interprété par Benoît Poelvoorde/NDR) qui m’a beaucoup touché et véritablement servi de marqueur. C’est un élément qu’on a gardé dans toutes les versions du scénario. J’avais quelques images de scène qui ne sont pas restées dans le film comme une scène de flash-back impliquant Moreau, qu’on a illustré avec Aleksi Briclot, notre concept artist, mais que nous n’avons finalement pas gardé faute d’avoir trouvé la bonne configuration pour le décor. Les décors qu’on a trouvés ont fait que les images ont fini par évoluer pour donner un résultat encore plus saisissant que ce qu’on avait imaginé au départ. 

Nicolas Loir : Le livre étant basé à New-York je me demandais comment transposer ça à Paris et quel parti-pris prendre : fallait-il opter pour un Paris de carte postale ou un Paris un peu crade ? Mais ce sont surtout les décors et les discussions qui ont fait que les images ont évolué, ça s’est fait petit à petit. 

Comment mettre en valeur Paris en évitant les clichés ? 

NL : Il existe deux Paris. Le choix des décors s’est plutôt porté sur des arrondissements comme le XVIIIe, le XIXe, des lieux rarement représentés, hormis dans les films français. Nous n’avons pas énormément de scènes extérieures dans Paris. Les quelques scènes tournées ont été faites en lumières naturelles avec un tout petit peu de lumières additionnelles. L’enjeu était surtout de choisir des lieux et des axes qui, avec la lumière de la ville, nous permettaient d’aller dans le sens visuel que nous voulions. 

DA : Nous n’avons pas pu filmer tous les extérieurs qu’on voulait. Dès le début je voulais situer l’intrigue dans le Paris contemporain, réaliste que je connais. Le défi était de pouvoir adapter la figure du super-héros au décor parisien, cela requérait de réfléchir aux images, à l’iconographie que nous allions utiliser. J’avais envie de trouver des pépites, de fuir le côté « carte postale » pour un Paris plus « populaire » avec des architectures modernes. J’ai grandi dans le XIXe, je savais qu’architecturalement il y avait des endroits très intéressants. J’avais très envie de filmer les Orgues de Flandre, trouver des bâtiments qui évoquent le film de super-héros tout en montrant un Paris tourné vers l’avenir. C’est plus de ce défi que sont venues les images que du livre à proprement parler.  

NL : D’ailleurs le personnage de Monté Carlo est le seul habitant proche d’un monument, la Tour Eiffel. C’était un moyen de souligner qu’il était encore tourné vers le passé. Il y avait cette idée que la narration passait par le décor. C’est pour ça que plutôt que de chercher des décors adaptés à la scène, Douglas a préféré les réécrire en fonction de ceux qu’on avait trouvés. 

Warner

Douglas, comment s’est passée la rencontre avec Nicolas Loir ? Qu’est-ce qui a orienté votre choix ? 

DA : Je cherchais, chez tous mes collaborateurs et chefs de postes, des personnes qui sauraient vraiment travailler en collaboration. Ça peut paraître banal, dit comme ça, mais j’aime le travail en équipe, que chacun apporte ses idées, ses expertises. J’avais besoin de sentir une réelle créativité de la part de mes collaborateurs et c’est ce qui est ressorti de ma rencontre avec Nicolas. Je trouvais qu’il avait des idées très intéressantes sur la manière de filmer, il avait aussi un vrai regard sur le script, auquel il a apporté une réflexion de fond. J’avais apprécié son travail sur Le Nouveau de Rudi Rosenberg que j’ai beaucoup aimé et Seuls de David Moreau.  

NL : Pour moi, c’était surtout un film de personnages. Lors de notre première rencontre, Douglas et moi n’avons pas du tout discuté de rendu visuel mais plutôt du script. Quand je rencontre un réalisateur j’essaie de comprendre sa vision car mon travail c’est de la retranscrire à l’image. Sur ce film-là, comme sur les autres, le chef décorateur est très important, c’est pour ça que je parlerais davantage de travail en trinôme qu’en binôme. Sur Comment je suis devenu super-héros, le chef décorateur Jean-Philippe Moreaux a fait un travail incroyable. C’était très enrichissant que chacun puisse apporter son avis. Les premières discussions portaient davantage sur l’histoire, l’aspect visuel est venu ensuite, au fur et à mesure. 

Comment définit-on le style d’un film de super-héros, français qui plus est ? 

NL : Notre référence principale était Incassable de M. Night Shyamalan qui est un bon mélange de surnaturel et de réalisme. On ne voulait pas faire un film « à la Marvel ». 

DA : J’avais envie d’une forme de réalisme, que les décors qu’on allait trouver ou construire « magnifient » Paris. Je voulais donner l’impression au spectateur d’être en terrain connu tout en lui faisant découvrir d’autres lieux comme cet hippodrome qui sert de théâtre à l’action dans la dernière partie du film. Nous voulions amener des choses visuellement fortes par les décors dans un premier temps et ensuite définir le style du film à la fois par des références comme Incassable ou encore Les Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron en épousant le point de vue du personnage principal et sa vision parcellaire des événements. Au-delà des références nous sommes également allés chercher des principes de mise en scène, de caméra. Par exemple, le personnage de Moreau étant quelqu’un qui ne tient jamais en place et bouillonne intérieurement, nous avons décidé d’utiliser la caméra à l’épaule pour chacune de ses apparitions, afin de traduire ce sentiment d’instabilité. Nous avons aussi essayé de travailler sur l’idée de teintes complémentaires, de couleurs qui se répondent les unes aux autres, ne pas être dans quelque chose de trop monochrome. 

NL : On ne s’est jamais dit qu’on faisait un film de super-héros français mais davantage un polar, c’est en tout cas ce qui est ressorti de nos différentes conversations durant la préparation. 

DA : On a plutôt eu tendance à l’aborder comme un film « traditionnel », les aspects super-héros, pouvoirs, action n’étaient au final qu’un prolongement des personnages. 

Propos recueillis par Ilan Ferry 

Retrouvez l’intégralité de l’interview dans la lettre de la CST n°176